Décidé d’en haut, pétri de tous les réflexes jacobins, niant les réalités culturelles de la Bretagne, de l’Alsace, de la Savoie, du Pays Basque, de la Catalogne et de l’Occitanie, le mécano régional concocté par François Hollande et Manuel Valls va à l’encontre de toutes les valeurs qui fondent l’idée régionaliste, basée sur des réalités humaines et non sur des oukases technocratiques venus du coeur de l’Etat central. Leur projet bureaucratique commence par un mensonge avéré, asséné comme une vérité centrale, celui de la “région de taille européenne”, censé tout expliquer et tout justifier. Or il y a en Europe environ 230 régions, qui sont bien évidemment de toutes les tailles. Partout, une région est définie par une histoire, une culture, un bassin de vie, un lieu où des femmes et des hommes partagent un “vivre ensemble”. Certainement pas par une définition numérique et statistique !
Le découpage territorial français n’a jamais voulu se plier aux réalités humaines collectives, qui sont vécues comme contraires à “l’idéal jacobin”. C’était déjà le cas dans la France à 22 régions, cela restera et se renforcera dans la France à 13 régions. La seule idéologie portée par ce projet est de renforcer la vision jacobine et de fermer encore davantage la porte aux identités régionales réelles, comme le démontre la fin programmée de la région Alsace, l’occultation totale d’une région Savoie et des collectivités territoriales spécifiques pour le Pays Basque et la Catalogne.
Tout aussi significatif est l’imbroglio qui a écarté la création d’une région Bretagne à cinq départements, alors que, justement, la Bretagne réunifiée correspondait “pilepoil” au projet standardisé mis en avant par l’Elysée. Mais il ne fallait surtout pas toucher aux tabous jacobins !
Contrairement à ce qu’ils imaginent, ce nouvel avatar régional pourrait se retourner contre eux. Le rattachement de Poitou-Charente et du Limousin à l’Aquitaine rend encore plus prégnante la revendication d’une collectivité basque à statut spécifique. Idem pour la Catalogne submergée par la fusion de Midi-Pyrénées avec le Languedoc. La répulsion du Limousin, au nom de son identité occitane, pour fuir une région Centre satellisée par la région parisienne est une réaction intéressante, tout comme l’aversion exprimée par les Bretons contre une fusion, pourtant largement souhaitée par Paris, avec les Pays de Loire. Le réveil des Alsaciens face à un nouveau découpage qui les arrime jusqu’aux alentours de la capitale et les éloigne encore plus du bassin rhénan leur fera regretter encore plus le referendum raté de 2013.
Quant au désintérêt des savoyards pour leur région fourre-tout, il en sortira renforcé, alors qu’il était déjà perceptible dans Rhône-Alpes. Les identités régionales, les vraies, sont toujours là et aux régionalistes, les vrais, de les faire vivre.
La Corse est restée à l’écart du mécano général.
On s’abrite derrière l’excuse de l’insularité,
alibi qui permet de lâcher du lest
sans jamais céder sur le fond.
Renoncement à la violence
La Corse est restée à l’écart du mécano général. Ce n’est pas que l’envie leur manquait, mais ils n’en ont plus les moyens politiques après 50 années de combat nationaliste. Et, comme toujours quand ils cèdent au rapport de forces, ils s’abritent derrière l’excuse de l’insularité, alibi qui permet de lâcher du lest sans jamais céder sur le fond.
La nouvelle donne politique qui s’affirme sur l’île vient d’être renforcée par le lancement d’un processus de désarmement et d’arrêt définitif de la “lutte armée” de la part du FLNC. Une page de l’histoire de la Corse se tourne, une autre va s’écrire désormais.
Ce renoncement à la violence était inscrit dans une logique politique de plus en plus forte. En Europe, trois conflits armés s’étaient solidarisés durant les années 70-80 en Irlande du Nord, au Pays Basque et en Corse. Leur évolution depuis 1998 et la résolution du conflit irlandais, puis en 2010 avec la décision unilatérale des basques d’ETA d’arrêter la violence, mettait l’organisation clandestine corse dans l’obligation, à plus ou moins long terme, de se déterminer à son tour.
Depuis plusieurs années, l’intensité de l’action du FLNC avait beaucoup baissé, et, dans ce contexte de détente, un dialogue a été mené tout au long de l’actuelle mandature de l’Assemblée de Corse conduite par Paul Giacobbi. Une très large majorité d’élus se sont rassemblés, en opposition avec l’Etat français, pour obtenir des avancées institutionnelles significatives autour du triptyque reconnaissance constitutionnelle d’une spécificité corse, co-officialité de la langue et statut de résident.
Tous les débats sous-entendaient que le FLNC prendrait une telle initiative au terme du processus de dialogue interne à la société corse, matérialisé par les votes de la majorité absolue de l’Assemblée, et avant que ne s’engage une nouvelle campagne électorale. L’instant choisi par le FLNC est donc tout à fait logique.
Certes le “processus de démilitarisation” n’en est qu’à son commencement. Mais l’objectif, lui, est clairement défini, et il est probable qu’il soit respecté à moyen terme. La Corse entre dans une nouvelle époque.