
L’Edito du mensuel Enbata
Un Réseau de personnes torturées en Euskal Herria voit le jour à Donostia pour briser le mur de silence qui entoure un phénomène de société, la torture. En Pays Basque, il s’agit bel et bien d’un phénomène à grande échelle, généralisé, qui a marqué en profondeur notre peuple durant des décennies. L’Institut de criminologie d’EHU (Université du Pays Basque) publie en 2017 une enquête qui répertorie 5 379 Basques victimes de tortures entre 1960 et 2014. Depuis, leur nombre augmente au fil des ans, l’omerta commence à craquer.
Le but de la torture est double : d’abord faire parler les femmes et les hommes par la fameuse « Question » de Henri Alleg, puis les réduire au silence, définitivement. Il sera aussi difficile pour un torturé d’évoquer les sévices subis que pour une femme violée de s’exprimer devant un policier qui a priori doute. Le juge n’écoute quasiment jamais les déclarations du torturé et classe sans suite ses dépôts de plainte. Pire, il lui réplique qu’il ment. Après avoir traversé l’enfer, non entendue, non reconnue par celui qui dit le droit, la victime devenue invisible s’emmure dans le silence. Alors, la peur a un visa ancré sur le futur, elle vend ses barbelés au mètre, sur mesure.
Le tortionnaire a pris possession des corps, il a « viandisé le corps de l’autre ». L’intégrité de la peau, de l’enveloppe est assujettie, brisée. Ce qui constitue notre humanité est comme dévasté. Elle était la dernière forme possible d’intégrité. Ensuite, personne ne parle, ni les bourreaux, ni leurs victimes. Le nous de la relation est détruit, ce mot ne peut plus être prononcé. Au cœur de l’acte de torture, la négation de l’autre repose sur un théorème sadien par excellence, celui de la solitude. Ceux qui reviennent des champs de bataille, des camps de concentration ou de la caserne d’Intxaurrondo ont un point commun, ils ne parlent pas. L’amnésie, telle un refuge, prend alors la place de la folie.
Sortir du silence, socialiser l’innommable, échanger enfin, tel est l’enjeu de ce 15 février, dans un pays où depuis des siècles, les États n’ont eu de cesse que de faire taire la langue de ce peuple, de la dominer, de la déprécier, de la stériliser, de la réduire elle aussi à néant. Deux drames se font écho, comme en un jeu de miroirs. Pour les victimes issues d’un peuple dominé à la langue coupée, comment dire et se relever ? Comment trouver en soi la force de se ressaisir ?
Après avoir traversé un néant originaire, ces femmes et ces hommes vivent l’après «dans l’insondable désinvolture du revenant». Prendre sur soi, refouler, censurer, seul moyen de survivre, «rien de vrai n’existe dorénavant, le reste ne sera plus que brève vacance, illusion des sens, songe incertain».
Des traces de coups sont visibles, d’autres non, sans doute les plus dévastatrices. Soudain, un bloc d’abîme. Celui qui fut torturé restera torturé à jamais. L’entourage lui aussi sait. Comme leurs descendants sauront, au-delà des mots, avec leur cortège de séquelles. Quels sont les effets d’un tel cataclysme sur la mémoire, l’inconscient et les mentalités individuelles et collectives d’aujourd’hui et de demain ?
Chez nous, la pratique de la torture n’est pas née en 1960. Par sa durée, sa constance, sa densité liée à un taux d’occupation policier extraordinairement élevé – un des plus forts d’Europe de l’Ouest – cette terreur marque à jamais plusieurs générations. Un pays entier a été marqué au fer rouge. Pire, à partir des années 80, elle s’intègre dans un arsenal de moyens. C’est le plan ZEN. Grâce au savoir-faire expérimenté par les Français en Algérie, les Américains au Viêt-Nam et les Israéliens en Palestine, il définit et théorise comment réduire la volonté émancipatrice d’une nation, grâce à une palette de modes d’action : policiers, politiques, terroristes, médiatiques, économiques, judiciaires, diplomatiques, etc. Parmi eux, la terreur des escadrons de la mort et la torture. Le financement pour sa mise en œuvre est « illimité », comme le déclara un dirigeant espagnol au ministre français Pierre Joxe éberlué. La torture s’inscrit dans un projet planifié par des clercs. La plupart des médias, des institutions et des intellectuels l’ont toujours ignoré. Comme les bourreaux, ils sont dans le déni. Encore la trahison des clercs, « l’opium des intellectuels ».
C’est dire l’importance de l’appel du 15 février 2025, assorti d’une demande de reconnaissance sociale, institutionnelle et de justice. A Donostia, sept cents personnes ont dit : « Nous avons survécu, nous sommes là ». Comme la pointe émergée d’un iceberg. Un nouveau #metoo est né, celui de la torture en Euskal Herria.